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Quand l'art investit la ville
Erick Lyle, Mike Taylor

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Julien Besse et Gaël Dauvillier
Avec une entracte en images de Mike Taylor

8 € TTC - 13,5 x 21,6 cm - 64 pages
ISBN : 979-10-90507-135
Coll. Les réveilleurs de la nuit
Sortie le 12 février 2015

Chaque année, les amateurs d’art contemporain se retrouvent à Miami à l’occasion de la plus prestigieuse foire au monde, Art Basel. Cette ville connaît alors une débauche d’art, d’argent et de célébrités au nez et à la barbe d’une population parmi les plus pauvres des États-Unis.
Erick Lyle, dans une enquête aux accents gonzo, décrit l’envers d’une ville lors de ce déballage obscène du marché de l’art contemporain. Il démontre qu’Art Basel n’est qu’un prétexte à la spéculation immobilière et accélère le processus de gentrification. Cette nouvelle colonisation urbaine n’est pas sans rappeler que la conquête des quartiers populaires s’appuie sur la complicité des artistes qui, quoi qu’il arrive, transforment la réalité en une vaste « performance ».

Les auteurs

Erick Lyle, activiste, musicien et journaliste indépendant, est le rédacteur du fanzine Scam, une référence aux États-Unis. Il a écrit On the Lower Frequencies: A Secret History of the City (Soft Skull Press, 2008) sur l’histoire « secrète » de San Francisco.

Mike Taylor est un artiste vivant aujourd’hui à New York. Il édite le fanzine Late Era Clash depuis vingt ans.

Les entretiens

Un entretien avec Erick Lyle
Interview à paraître dans le n° 3 de L’Autre musique consacré à « l’engagement ».

CMDE : Quand tu arrives à Miami pour couvrir l’événement Art Basel Miami Beach, tu es déjà habitué à ce genre d’expériences où l’absurde et le scandale se côtoient en pleine transformation de la ville. Tu as déjà croisé ces problématiques du lien entre art et gentrification à San Francisco. Comment cette dernière expérience a influencé ta vision de Miami ?
Erick Lyle : La gentrification a été la toile de fond de toute ma vie. Quand je vivais dans ma première punk house à 18 ans à Fort Lauderdale, dans l’État de Floride, mes colocataires et moi regardions avec consternation notre quartier se transformer. Son nom et toutes les plaques de rue étaient changées et repensées par les promoteurs immobiliers. Nous distribuions de la nourriture aux sans-abri devant la bibliothèque du centre-ville alors que la police locale « nettoyait » la zone. J’étais investi dans les luttes contre la gentrification à Miami au début des années 1990, juste avant de déménager à San Francisco. J’ai aussi été squatteur et cofondé un Food Not Bombs qui servait des repas gratuits dans un secteur de Miami qui s’est gentrifié rapidement dès 1997.
Quand j’ai emménagé à San Francisco à la fin des années 1990, c’était le pic du premier boom Internet, et les premières vagues de déplacements massifs à cause du développement des industries technologiques secouaient la ville. J’ai travaillé à la Coalition on Homelessness (Coalition des sans-abri) à San Francisco et lutté contre les soi-disant infractions à la « qualité de la vie » que la police utilisait pour harceler et contrôler la population sans-logis de la ville. Nous avons essayé d’attirer l’attention sur le fait que l’absence de logements dans la ville était étroitement liée au développement du boom Internet et du coût astronomique du logement dans la Bay Area. À ce moment-là, ceux d’entre nous se battant contre les déplacements dans la baie n’en avaient pas bien saisi l’origine et la portée. Nous pensions que le problème était principalement culturel. Ce que je veux dire, c’est que le conte de fée maintes fois ressassé de la gentrification dit à peu près ceci : des zones de la ville dépérissent « naturellement » et sont découvertes par des artistes, qui se rassemblent alors à cause des loyers peu chers. Ces artistes, par la rénovation des vieux bâtiments et leurs goûts esthétiques, rendent « naturellement » – paraît-il – ces zones branchées, désirables et finalement trop chères pour qu’eux-mêmes puissent y vivre. Ensuite, cette danse entre le dépérissement et la « rénovation » se déplace comme une anomalie climatique vers une autre partie de la ville. Donc, dans le San Francisco des années 1990, nous pensions que notre petit quartier secret et pas cher, The Mission, avait soudainement été découvert par les « bobos », et que c’était leurs goûts élitistes qui nous en expulsaient. Nos burritos bon marchés étaient remplacés par des crêpes et des latte hors de prix ; nos vélos étaient remplacés par des SUV (« Sport utility vehicle », sorte de voiture monospace avec des fonctions tout-terrain, NDT), etc.
Cependant, ce qui s’est passé à Miami, où la bulle indestructible du marché international de l’art est rentrée en confrontation directe avec les saisies immobilières de la crise de 2008-2009 aux États-Unis, nous donne un moyen de comprendre la vraie nature de la gentrification, puisque cela se passe dans des villes dans le monde entier. Comme l’a écrit Henri Lefebvre, le capitalisme cherche constamment un nouvel espace où s’étendre. À Miami, on peut voir comment les forces globales agissent au niveau local. En ce moment, l’urbanisation dirige l’économie de la planète, dans la mesure où les terres rurales sont urbanisées dans une recherche sans fin d’un nouvel espace capitaliste. On voit que la Chine utilise la moitié du ciment et de l’acier mondial, et a construit une centaine de nouvelles villes d’à peu près un million d’habitants ces dernières décennies.
Le marché de l’art est une des façons dont le capital convertit d’anciens espaces de production industriels en des sites de consommation dans nos villes. À Miami, les rues ont été proclamées comme un « musée » du street art, créant en conséquence une sorte d’enceinte autour de Wynwood (quartier portoricain aux loyers modérés, situé dans le centre-ville de Miami, proche de la mer, NDT). Ce qui auparavant était considéré comme un espace public – les rues mêmes de la ville – est maintenant un lieu où les fresques murales de commande sont devenues précieuses. S’y promener aujourd’hui, c’est comme être dans un centre commercial à ciel ouvert. Cet art n’est qu’une décoration que le visiteur peut admirer tandis qu’il flâne le long des anciennes maisons des habitants les plus pauvres de la ville, qui ne sont maintenant plus que des bars, des salons de thé et des restaurants.
De manière décisive, on voit que ce n’était pas l’exemple d’un endroit « découvert » par des artistes, puis changeant doucement et organiquement en un quartier plus huppé. À la place, c’est un espace créé de toutes pièces par les promoteurs, qui ont utilisé l’art pour augmenter immédiatement la valeur de leurs entrepôts moribonds. Ils ont ensuite invité une classe de mécènes de l’art qui sont venus du monde entier pour voir ce quartier. C’est dorénavant un processus global et il se déroule quasi instantanément.
Je dirais donc que ma compréhension de la gentrification a en fait évolué. Maintenant je vois que ce qui se déroule à Miami est une partie d’un processus global. Ce qui se passe dans la Bay Area de San Francisco aujourd’hui, où l’industrie technologique de la Silicon Valley s’est presque entièrement relocalisée dans la ville de San Fancrisco, est bien plus qu’une simple bataille de valeurs culturelles.
Internet commence seulement à transformer très profondément la face du monde dans lequel nous vivons – en changeant notre façon de communiquer, notre conscience, en détruisant du jour au lendemain beaucoup d’entreprises, et en bouleversant le travail des gouvernements régulant tout ça. Maintenant, il est clair que la gentrification de la Bay Area est au centre de rien de moins qu’une nouvelle révolution industrielle. Ses conséquences pour le monde entier sont du même ordre que la première accélération technologique qui a accompagné la naissance de l’industrie à Manchester et dans la Nouvelle Angleterre au xixe siècle, ou le grand changement de conscience qui a accompagné le développement des nouvelles technologies avant la Première Guerre mondiale.
La gentrification est donc devenue d’une certaine façon l’arrière-plan de l’histoire de toute ma vie. Je n’ai jamais vécu nulle part où je n’aie été éjecté par les forces du marché. Les artistes des années 1970 et 1980 ont vécu dans les villes économiquement abandonnées et ruinées de leur époque. Ils ont développé le punk-rock, le hip hop, l’art conceptuel, le minimalisme, l’art de la performance et beaucoup d’autres mouvements d’importance qui dépendaient d’un accès à de grands espaces abordables pour expérimenter. Mais je sais maintenant que les villes ont pu être abandonnées et ruinées par les politiques des gouvernements. Les villes étasuniennes d’après guerre ont choisi de désindustrialiser les centre-villes, de diriger l’économie par le biais de constructions en périphéries et d’autoroutes, et d’affamer les villes en coupant les ressources des populations de couleur fortement syndiquées. À San Francisco et à New York en particulier, il est connu que les dirigeants des villes ont fait tout leur possible pour les réinventer au profit des industries de col blancs. Maintenant que ces villes de cols blancs sont devenues réelles, le mode de vie urbain et son corollaire, la « qualité de vie », les ont transformées en marques à consommer. La police sert à protéger ce mode de vie contre ceux qui ont été dépossédés du capital. Je fais partie de la génération qui a hérité de l’ethos et de l’esthétique des squatteurs, des jardiniers communautaires combatifs, ainsi que des graffeurs qui étaient là avant moi. Mais j’ai passé ma vie sous la menace constante de l’expulsion, avec le besoin d’occuper illégalement l’espace public dans le but de faire de l’art et de construire des événements communautaires.

La BD de Mike Taylor établit un parallèle entre le processus de gentrification (la conquête des quartiers populaires) et la colonisation. Ton texte embrasse aussi cette idée, critiquant l’attitude des artistes, des promoteurs, et aussi – dans une certaine mesure – les activistes du logement. Peux-tu nous en dire plus ?
En es-tu sûr ? Je ne me rappelle pas avoir critiqué les militants du logement. Au contraire, mon livre idolâtre les activistes du groupe de Miami Take Back The Land qui ne font pas les choses à moitié. Max Rameau et ses compagnons ont annoncé le mouvement d’Occupy en étant parmi les précurseurs du Premier Monde à adopter des tactiques d’occupation. Ils ont attiré l’attention sur la détresse des dépossédés des centre-villes dans le nouvel ordre global néo-libéral. Ces personnes sont parmi mes héros.
Je pense par contre que les organisateurs d’Art Basel et d’autres événements du même type à Miami sont coupables d’une sorte de colonisation. Ils clament cyniquement qu’ils « améliorent » des quartiers, alors même qu’ils sont en train de les rendre encore plus dangereux pour ceux qui ont déjà souffert de conditions de vie au rabais pendant des années. Ces habitants – principalement des gens de couleur – font face aux augmentations du prix des loyers et à la menace accrue du harcèlement policier qui s’assurent que les riches mécènes de l’art – bien souvent blancs – se sentent en sécurité quand ils visitent les galeries autour de Wynwood. Au lieu d’améliorer les services publics, le logement, l’emploi, l’éducation, etc., les financiers de l’art cherchent à importer une nouvelle classe qui délogera les anciens habitants de leurs foyers précairement acquis. Ces financiers de l’art ne cherchent que leur profit personnel. Vous voulez faire du fric ? D’accord, cela s’appelle « the american way ». Mais c’est absolument dégueulasse qu’il osent faire appel à un quelconque bien commun quand ils remplissent leurs poches sur de le dos de la misère des autres.

Après Art Basel, tu es retourné à San Fancisco avec l’idée qu’un autre art était possible. Quel a été le résultat de ces réflexions ? Peux-tu nous éclairer sur Streetopia ?
Mon examen de la situation d’Art Basel à Miami n’a jamais eu l’intention d’être une diatribe contre l’art. L’art est une part énorme de ma vie et j’ai apprécié beaucoup de magnifiques collaborations avec des artistes au fil des années. La situation à Miami s’est présentée à moi comme un dilemme : comment séparer mon amour pour l’art des excès du soi-disant monde de l’art. Vraiment, je pense que peu de personnes ont pris pour argent comptant les déclarations des décideurs de Miami disant qu’Art Basel pouvait « améliorer » les quartiers pauvres de la ville et améliorer la vie de la ville en général. À Miami, chacun sait à quel point la ville est corrompue. Mais je devais me poser la question : serait-il effectivement possible d’utiliser un événement artistique pour initier un changement positif dans un quartier pauvre ? Et serait-il possible de le faire de telle manière que cela ne promeuve pas les déplacements de population, mais au contraire aide à renforcer la communauté qui existe déjà dans le quartier ? Une opportunité a vu le jour deux ans après mon voyage à Art Basel.
En 2011, je suis revenu à San Francisco pour être le conservateur d’une grande exposition basée sur un livre sur lequel je travaillais, et qui se tenait dans une galerie à but non lucratif à Market Street, la rue principale de la ville. L’exposition devait retracer les liens entre les pratiques artistiques utopiques, la littérature et les mouvements politiques à travers toutes ces années, et discuter autour de la façon dont ces aspirations utopiques ont dessiné la ville. À ce moment-là, le nouveau maire de San Francisco a annoncé ses projets de transformer Market Street en un « couloir de l’Internet ». Il souhaitait aussi redoubler d’effort pour changer l’image, depuis longtemps ternie, du quartier adjacent Tenderloin en le requalifiant « Tenderloin, le quartier des arts ». La ville a offert une énorme réduction d’impôts aux entreprises technologiques qui quitteraient la Silicon Valley pour s’installer sur Market Street.
Les médias locaux ont tous très vite été saturés d’histoires à propos du « nettoyage » de Market Street, tandis que les organisations artistiques et les entreprises technologiques comme Burning Man, Twitter, Zen Desk, Spotify et d’autres se sont précipitées pour remplir l’espace laissé vacant de cette nouvelle mine d’or de l’immobilier.
J’avais vécu sur Market Street, un des derniers secteurs non gentrifié, les sept dernières années de mon temps passé à San Francisco avant que je ne sois expulsé et que je ne déménage à New York. J’avais aussi travaillé pendant des années dans le quartier de Tenderloin pour la Coalition on Homelessness. J’étais donc intimement connecté avec les communautés de ces quartiers maintenant menacés d’expulsion. Mon idée était d’élargir le regard de l’exposition pour profiter du cirque médiatique autour de Market Street. J’ai imaginé l’exposition – dorénavant appelée Streetopia – comme une sorte de salon de l’art utopique du Tenderloin. Les co-conservateurs, Chris Johanson, Kal Spelletich et moi, avons rassemblé à peu près 150 artistes, auteurs, performeurs, réalisateurs, activistes, penseurs, etc. ET des habitants locaux pour considérer des aspirations utopiques pour la ville.
Streetopia avait pour objectif de créer un espace social à la façon de ce qui a maintenant disparu dans le San Francisco gentrifié ; un espace où les gens pourraient se rassembler sans avoir à payer de prix d’entrée. Streetopia s’est déroulé dans plusieurs lieux dans tout le centre-ville de San Francisco – en comptant bien sûr la rue elle-même et les jardins communautaires. Cinq semaines d’événements quotidiens gratuits, ainsi qu’un Café gratuit où, tous les jours, les habitants de Tenderloin pouvaient venir cuisiner et partager de la nourriture. Les événements incluaient des discussions à propos de pratiques politiques menées à la base, et avec succès, dans le quartier tout au long de ces années, ainsi que des ateliers de partage de savoirs d’une grande variété – tout, du journalisme à scandale autogéré jusqu’au recyclage de vêtements, en passant par la couture, la peinture de banderoles et le chant.
Streetopia a un peu attiré l’attention des médias et nous a donné une plateforme pour nous opposer aux projets de gentrification dans la zone. Plus important encore, les gens ont pu se rassembler dans un lieu où ils pouvaient discuter ensemble des problèmes de la ville et créer des alternatives. Cela a fourni un cadre de référence au travers duquel on pouvait voir les nombreuses forces qui existaient déjà dans les communautés et à partir duquel on pouvait discuter des idées pour les améliorer. Les médias, le maire et les entreprises technologiques parlent tous de Tenderloin comme s’il s’agissait d’une frontière abandonnée qu’ils viendraient de découvrir, un espace vierge sur lequel ils pourraient installer n’importe quel projet immobilier de leur choix. Streetopia a donné à voir un modèle d’opposition et un sens à l’identité du quartier de Tenderloin dans le débat, montrant que le quartier est en réalité très dense, avec une population très variée qui n’a pas l’intention de partir sans se battre. Les forces de la gentrification sont très riches et très difficiles à combattre. Mais je crois vraiment que Streetopia a été un vrai succès dans lequel l’art a pu être utilisé, non pas pour augmenter la valeur foncière ou bien masquer la véritable histoire du quartier, mais comme une façon de galvaniser une opposition populaire et de rassembler joyeusement les gens en se basant sur un partage et une aide mutuelle sans rapport marchand.

Un entretien avec Mike Taylor
L’entièreté de cet entretien avec Mike Taylor, mené et traduit par Julien Besse, est lisible dans la revue Inégale, n° 3, à paraître.

CMDE : Commençons par les questions à propos du livre d’Erick Lyle. Dans quelles circonstances es-tu devenu ami avec Erick ?
Mike Taylor : Je connais Erick depuis l’époque où je vivais en Floride. Je me suis installé à Gainesville en 1994 alors que lui vivait dans le sud de l’État. Nous faisions tous les deux partie du monde des groupes et des concerts Do It Yourself (DIY), comme c’est toujours le cas, et tous les groupes du sud finissaient par venir jouer à Gainesville, qui se trouve quand même à six heures de route. Au fil des années j’ai continué à le croiser lorsqu’une tournée m’amenait à San Francisco, où il vivait. À présent nous habitons à une rue l’un de l’autre. Nous sommes juste restés intéressés par tout ce petit monde… Jusqu’ici aucun de nous n’a fini dans un lotissement ou en prison. J’aime voir mes amis punks devenir des adultes sans reproduire les aspects les plus fades du mode de vie punk – les situations de vie misérables ou les boulots masochistes – mais en conservant la volonté d’expérimenter, parfois aux dépens de choses comme l’assurance maladie.

En te basant sur ta propre expérience de Miami, de quelle manière la ville était-elle un terrain fertile pour les événements décrits dans le livre d’Erick ?
Eh bien, la Floride n’a pas d’impôts sur le revenu, ce fut donc toujours un endroit où les riches venaient s’installer. Je suis certain qu’il y a d’autres raisons plus complexes qui peuvent rendre une ville si propice à la guerre de classes à grande échelle (et quand je dis « guerre de classes », je ne veux pas dire « Brûlons les riches » sur un patch, mais une guerre ouverte contre les pauvres comme celle que les riches sont en train de gagner). Le contingent de riches Cubains conservateurs ? L’afflux de retraités de tout le pays et le désert culturel qui en résulte ?
Miami a toujours été clinquante de toutes sortes de manières. Au-delà de l’opulence caractéristique, la Santeria est une présence visuelle riche, cultivant le potentiel spirituel au sein de communautés appauvries. La peinture d’enseignes est très importante dans Little Haïti, les avenues commerçantes y sont magnifiques… Tout cela résonne avec la culture du hip hop de Miami, qui est devenue un véhicule pour le street art. Le tag et le graff sont énormes là-bas. Le projet Wynwood Walls (dont il est question dans le livre d’Erick Lyle, NDT) est une tentative particulièrement grossière de récupération par les classes dirigeantes de l’art sauvage d’un quartier. C’est une analogie toute trouvée pour le processus de gentrification via le cheval de Troie de l’art contemporain.

Dans la BD que tu as faite pour le livre, tu as choisi d’évoquer la gentrification à travers le concept de « Destinée manifeste ». Comment en es-tu venu à associer ces deux phénomènes distants ?
Je ne les vois pas du tout comme distants. Je pense que la culture blanche a toujours usé d’une sorte de pragmatisme froid, non seulement comme modus operandi, mais aussi comme justification personnelle. Si la croissance illimitée n’est pas à l’œuvre dans une zone particulière, si les constructions n’y sont pas de plus en plus denses, n’y génèrent pas des plus-values, alors peut-être devrions nous aller en tirer avantage. Peut-être ce quartier est-il déjà habité par des familles et leurs petits commerces, mais ne préféreraient-ils pas un Whole Foods et un mur de « street art » financé par la mairie ? C’est un peu toute l’histoire de notre implantation sur ce continent, non ? Les colons étaient de gros profiteurs qui n’avaient rien à perdre, c’est le même profil psychopathe que celui des promoteurs immobiliers et de ces gens d’affaires qui cherchent à s’enrichir par n’importe quel moyen.

Quel rôle, selon toi, jouent le déracinement et la culture transitoire des jeunes artistes et musiciens dans le processus de gentrification des villes américaines ?
Dans le jargon des promoteurs et des élus, les artistes sont de « jeunes insouciants », ce qui signifie chair à canon pour la gentrification à venir d’un quartier. Néanmoins, c’est faire preuve d’un manque de lucidité de blâmer ces personnes. Les jeunes qui jouent dans des groupes en bossant à mi-temps dans des boulots merdiques et les artistes qui cherchent à louer des locaux à prix abordables sont les signes les plus visibles qu’un quartier est en train d’être acheté, mais ce sont les banques qui déterminent qui obtient un crédit, et la propriété est en grande partie ce qui façonne un quartier. Très peu de jeunes punks ou hipsters sont propriétaires dans les quartiers en cours de gentrification, donc ils finissent par en être chassés à leur tour. C’est une conversation sans fin entre jeunes progressistes, mais qui n’avance à rien en ce qui concerne la qualité de vie des travailleurs pauvres. Sous prétexte que nous constatons l’arrivée des hipsters, nous nous sentons lucides et rebelles, « et si on allait casser les vitres de leur café préféré ? » Ce sont les banques qui définissent les quartiers, il est beaucoup plus clairvoyant de se pencher là-dessus, bien que je ne sache pas comment m’y prendre. Les familles pauvres ont tendance à demeurer là où elles ont les moyens de se loger alors que les jeunes sont plus mobiles, et donc par définition peu investis au sein de leurs quartiers. Ça n’en fait pas des gens mauvais, seulement des jeunes. New York a des lois sur la modération des loyers, mais ces logements-là sont de plus en plus difficiles à trouver. Si une ville souhaite créer des quartiers réellement mixtes, des lois peuvent être mises en place afin d’empêcher la discrimination sur la propriété et la spéculation. Si on veut des quartiers abordables pour les travailleurs pauvres, c’est là-dessus que nous devrions nous pencher au lieu de se plaindre au sujet des cafés. D’un autre côté, les jeunes punks et artistes se foutent des lois locales. En ce sens, ils FONT partie du problème. Mais la plupart des travailleurs pauvres n’ont pas le temps de connaître la loi non plus… Et les punks et les artistes peuvent aussi faire partie des travailleurs pauvres. C'est une réalité, bien que nombre d’entre eux finissent par passer à autre chose… Ils réussissent ou abandonnent et retournent à l’école.

Le livre d’Erick met en lumière une situation dans laquelle on peut se sentir à court de moyens pour résister contre la marchandisation croissante de la culture et de nos lieux de vie, dans un contexte où tout est rapidement récupéré et utilisé contre nous. Y a-t-il actuellement aux États-Unis des initiatives politiques qui te rendent optimistes ?
Eh bien, dans l’État de Rhode Island, les criminels peuvent désormais voter. Est-ce qu’outre-Atlantique les gens savent qu’aux États-Unis les condamnés n’ont pas le droit de voter ? Je suis sûr qu’ils sont au courant d’une disproportion d’hommes noirs parmi ces condamnés. Cette loi a donc été votée dans notre plus petit État il y a quelques années, c’est une bonne chose. Je ne suis au courant d’aucune initiative politique qui me donnerait de l’espoir en ce moment. Les individus me donnent de l’espoir. Je ne crois pas que toute résistance est futile, je crois juste, comme toujours, que le gouvernement n’est pas là pour nous aider. Il est complètement possible de loger chaque être humain de ce pays. C’est un enjeu politique énorme. Je ne sais pas comment faire, mais j’arrêterais volontiers les produits laitiers si on pouvait construire et entretenir des logements sociaux pour tout le monde. Et pas les HLM merdiques qui s’écroulent au bout de 50 ans. Je veux des logements sociaux qui ont l’air aussi rutilants que les monuments que nous construisons à DC. Le logement décent pour tous devrait être le monument de notre valeur en tant que nation, pas ces parcs d’attraction en marbre.
[…]

Le langage dans tes comics est souvent évasif, il s’écarte de la narration classique pour plutôt s’adresser au lecteur à la manière d’une troublante voix intérieure, ou use d’expressions populaires en les dotant d’un sens plus profond et ambivalent. Quel soin apportes-tu au choix des mots qui accompagnent tes dessins ?
Les mots viennent toujours en premier. Le dessin est plus fluide, je prends le crayon ou la brosse et ça sort, avec des résultats variables. Les mots posent le cadre. Si tu écris le mot « chaise » puis dessine, par exemple, le visage d’Obama, ça devient un dessin sale et pervers. Les mots amènent toujours le sens. Si tu écris « président » au-dessus d’un dessin de chiotte, c’est une image beaucoup moins brutale. Quoique si on y pense, c’est plutôt drôle. Je crois qu’il faut mélanger les cartes et laisser les choses surgir. Le bon matériel se révèle lors de la révision, le mauvais se retrouve dans un tiroir de mon bureau pour être découvert à ma mort.
Mais « évasif » est un bon terme, car si on devine parfois mes intentions, je ne suis pas un « illustrateur », je suis un artiste et je suis un peu désespéré. Je veux du sens, mais je veux m’amuser.

Avec ce langage parfois sentencieux, dois-tu faire face à des réactions de gens qui prennent les choses de manière trop littérale ? Es-tu d’accord pour dire qu’il y a dans la manière dont tu communiques tes idées au monde un mélange subtil de cruauté et d’empathie ?
Je ne l’aurais pas mieux formulé ! Selon mon humeur matinale, la cruauté et l’empathie sont en effet les deux paramètres. Au fond, les artistes cherchent à partager des sentiments. Je veux ce qu’il y a de mieux pour tout le monde, mais si tu es quelqu’un qui ne se soucie pas de TOUT LE MONDE, alors je n’en ai rien à foutre de toi. Je suis sûr qu’il y a une équation mathématique avec un nom pour définir ce genre de folie. Je suis incapable de choisir mon camp, je crois. Je veux me venger, mais je veux être compris. Parfois les gens ne saisissent pas le sarcasme, mais c’est fondamental à la nature humaine, l’un de nos supers pouvoirs. Les gorilles ne peuvent pas être sarcastique, ni le tofu. Qui n’a pas recours au sarcasme ? Sartre, peut-être. Blake. Même la Bible emploie le sarcasme. Si tu associes l’image et le texte, c’est un gâchis d’espace de ne pas utiliser le troisième élément invisible qui naît de la rencontre des deux. Le troisième élément dans l’esprit du lecteur. Le meilleur exemple, c’est quand des gens qui prétendent ne pas être racistes emploient l’expression « N-word »… En disant ça, tu forces l’autre à dire « nigger » dans sa tête ! C’est ce que j’essaie de faire, pousser le lecteur à dire dans sa tête ce qu’il s’interdit de dire tout haut.